Sophie Bassouls | Photographe | Les Michel Tournier

Les Michel Tournier

Un nom à défendre
Lorsqu'un homme ou une femme sort de la sphère privée pour entrer dans l'espace public - que ce soit celui du spectacle ou de la littérature - l'option pseudonyme ou pas-pseudonyme se pose aussitôt. Opter pour le pseudonyme, c'est peut-être vouloir protéger sa vie privée ou chercher une rupture avec son milieu familial. C'est plus sûrement choisir une marque personnelle plus brillante que celle que sa famille vous avait donnée.
Il n'y a pas de règle générale, il n'y a que des cas particuliers, et ils sont tous intéressants par quelque côté. On comprend que Louis Farigoule n'ait pas voulu conserver ce nom fleurant bon pourtant le thym provençal, mais pourquoi diable a-t-il été chercher ce nom de Jules Romains qui est celui d'un peintre italien célèbre du début du 16e siècle ? Gérard Labrunie avait-il vraiment besoin de s'appeler Gérard de Nerval ? Et Louis Poirier devait-il choisir ce dur et hautain Julien Gracq ? Chacun sans doute aurait eu une explication à fournir.
Plus curieusement encore sont les options des gens du spectacle. Lorsqu'elle tourna son premier film en 1932 (Gigolette) Mlle Simone Roussel crut devoir s'appeler Michèle Morgan, nom plus distingué et surtout plus "onirinogène" que le premier. A la même époque Jean Moncorgé reprit celui de Gabin qui était le nom de music-hall de son père. Débutant en 1961, Jean-Philippe Smet joua à fond la carte américaine en se faisant appeler Johnny Halliday. Cas probablement unique, celui du pseudo-Fred Astaire qui recula devant l'éclat excessif de son vrai nom Austerlitz? En revanche Brigitte Bardot, Jacques Dutronc et Juliette Binoche s'accommodèrent bravement de patronymes pour le moins prosaïques.
Au cours de mes visites dans les écoles, mes jeunes lecteurs me demandent parfois si Tournier est un pseudonyme ou mon "vrai" nom. Je leur réponds "mes enfants ! Réfléchissez une seconde. Aurais-je choisi un nom aussi banal et vulgaire si j'en avais changé ?" ce n'est pas que l'idée ne me soit pas venue. Mais un sort à peine croyable a brutalement déjoué mes velleités pseudonymiques.
Rappelons d'abord que l'une de mes arrière-grands-mères s'appelait Anus. A la veille de publier mon premier livre, j'ai fait mine de vouloir reprendre ce nom. C'était pure provocation de ma part, et d'ailleurs personne n'a voulu me prendre au sérieux.
Le grand choc s'est produit en septembre 1966 sur le trottoir de la rue du Bac. Je sortais de chez Gallimard où mon premier roman devait paraître en mars 1967. Au cours de mes vacances, j'avais traversé la Bretagne et le nom d'un gros bourg - Brasparts, près de la montagne Saint-Michel - m'avait paru d'autant plus sympathique que je voulais conserver mon prénom Michel.
Je rencontre alors Laurent Laudenbach que je connaissais depuis longtemps et qui dirigeait les éditions de la Table ronde sises à proximité. Nous échangeons quelques propos. Je lui dis que je vais enfin me décider à publier quelque chose et je lui donne une idée de mon VENDREDI. Puis j'ajoute : "Ah, mais il faut que vous sachiez qu'il paraîtra sous un pseudonyme. Oui, j'ai décidé de m'appeler Michel Braspart."
Le résultat est foudroyant. Je le vois se figer, blêmir, me fixer avec une espèce d'horreur. Qu'avais-je dit, bon Dieu ! Il finit par prononcer d'une voix blanche : "Comment ! Vous ne savez pas que j'ai publié une oeuvre sous ce nom !" Cette fois c'était moi qui était anéanti. Je ne sais plus ce que j'ai bafouillé. Laudenbach m'a tourné le dos, et je crois que je ne l'ai plus revu. Mais je n'ai fait qu'un saut chez Gallimard pour indiquer que décidément je publierais sous le nom de Tournier.
J'utilise pourtant ça et là des noms d'emprunt dans des cas très précis. Le plus fréquent est Angelus Choiselus (Choisel est le nom de mon village). Pourquoi ? C'est que je suis un homme modeste. J'éprouve une certaine gène parfois à écrire des choses par trop sublimes. Je les attribue alors à ce saint, non sans saluer son génie : "Comme l'a dit admirablement le mythique Angelus Choiselus..."
En voulez-vous un exemple ? Voilà : "Entreprends gaiement et le coeur léger le voyage aventureux de la vie, de l'amour et de la mort. Et, rassure-toi, si tu trébuches, tu ne tomberas jamais plus bas que la main de Dieu."
Comment voulez-vous, n'est-ce-pas, qu'une pareille phrase soit signée d'un nom aussi vulgaire que Tournier
Ces considérations ne sont pas aussi strictement personnelles qu'il peut paraître. Sophie Bassouls a eu la curiosité de rechercher et de photographier trente Michel Tournier vivant actuellement en France. Il faudrait demander à chacun d'eux ce que ce nom lui a valu d'aventures, d'avanies et de chances. Il y aurait alors un travail de comparaison et de confrontation à effectuer. A travers les disparités évidentes, il serait passionnant de découvrir des traits communs, voire un trait commun. Mais ce trait ne se lit-il pas déjà sur leur visage ? C'est aux visiteurs de la présente exposition de le dire.

Michel Tournier, 1998

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